27 avril 2007
Traineaux, Bingo et Chemises à carreaux [2]
Le soleil se lève sur la Malbaie et le mystère continue. La nuit fut réparatrice, sans le moindre loup-garou, et le petit dej’ copieux, sans arsenic ni sédatif puissant. Stephen King, c’est vraiment plus ce que c’était. Tout se perd.
Les chasse-neige ayant libéré notre canasson doré, nous reprenons la route, avides de sensations épiques. Notre contact : André, l’homme loup. Nous découvrirons plus tard qu’il cache un petit short moulant sous son épais pantalon. Voici la seule photo dévoilant une partie de son visage farouche.
.

.
Lorsque l’on arrive dans son antre, on est accueilli par les hurlements de sa meute de chiens loups. André est debout sur le toit de sa camionnette. Il crie à son tour, la meute se tait.
Leçon n˚1 : pour trouver le mal dominant d’une meute, cherche d’abord la camionnette. André est en train d’atteler, sur son engin, les traineaux qu’il a fabriqués lui-même. Le résultat est assez convainquant, chapeau le bricolo. Notre guide s’avère tout de suite être quelqu’un éminemment sympathique. Il nous explique le B-A-BA de la discipline. Il nous expose avec moult plaisanteries (un numéro sans doute bien rodé mais efficace) : le dosage du frein, la poussette non-saccadée, le p’tit coup de rein, les procédures d’urgence : en cas de baston entre chiens, en cas d’arbre dans la tronche (une partie pour laquelle ma voisine et moi étions particulièrement attentifs, une sensation de déjà vu peut être), en cas de chute intempestive…
Leçon n˚2 : pour installer une ambiance « aventure extrême » : toujours finir son speech d’introduction en exhibant la mallette de premiers soins d’urgence (de préférence avec une croix dessus). La manier avec précaution, comme si elle renfermait de la nitroglycérine, et la présenter comme notre unique chance de survie avant de la déposer dans le coffre de la camionnette.
Après cette démonstration, on entre dans une petite dépendance tout en bois pour chausser les moon boots et peaufiner notre équipement spécial grand froid. Une fois emmaillotés, nous nous dirigeons tout droit vers la meute à nouveau hurlante, c’est assez impressionnant. On se dit que finalement on peut, peut être, le pousser nous-mêmes ce foutu traineau…
Pas le temps d’en faire la proposition, il nous pousse dans le chenil ! Le salaud ! C’était donc ça son plan : nous mettre en confiance, nous faire enlever nos effets personnels pour ensuite nous livrer à ses loups affamés. Il aurait ensuite tout loisir de nous faire les poches et surtout prendre possession de notre belle Ford Taurus dorée qu’il convoite obsessionnellement depuis la seconde où il l'a aperçue. Sa ligne féline, son ronronnement charnel, il n’a pas pu résister. Je comprends mieux l’allusion cynique à la mallette de soin…Le salaud !
.

.
Leçon n˚3 : Ne pas trop se laisser émouvoir par le jour où on s’est fait mordre par un berger allemand en distribuant des prospectus pour la kermesse de son école. Les chiens d’André sont des vraies peluches avec nous. Ils sont joueurs et avides de caresses. Quand on disait que tout se perd en parlant de Stephen King !
On embarque les chiens dans la camionnette et on part tout cahotant vers la piste un peu plus loin dans la forêt. On y retrouve Emilien, un gars du cru également tout gentil et barbu, qui vient aider son pote à atteler les chiens, ce qui n’est pas une mince affaire.
Au bout de quelques minutes, c’est absolument assourdissant. Les chiens sont tellement pressés de s’élancer qu’ils hurlent de plus belle et tirent comme des fous sur la corde. Un des traineaux possède maintenant ses 4 chiens, si le 4x4 faisait quelques kilos de moins, ils l’emporteraient, ils arrivent en tout cas à le faire reculer de quelques centimètres. Une chose est sure quand on va dénouer la corde, on va s’envoler. Tout le monde est presque prêt lorsque la corde de Joëlle rompt. Bing ! Ses chiens s’élancent dans la stupeur générale. Le bordel était tel (avec les chiens qui sautent dans tous les sens) que je n’ai pas vu comment la situation a été rétablie. Chacun s’est vu attribué un ordre de départ. En quelques secondes la file indienne se met en place, chacun sert les fesses, personne ne tombe. Les deux jours de randonnée commencent réellement.
Une fois lancés les chiens sont très silencieux. A part, de temps en temps, manger de la neige, faire une crotte et si possible renifler un peu les fesses du chien de devant ou d’à-côté, ils sont suffisamment occupés à courir pour faire avancer le traineau et la personne à bord dont ils ne comprennent pas toujours les instructions. Après une journée à crier, pensant bien faire, « allez les p’tits loups ! Allez les champions ! On y va ! Super ! Attention à l’arbre les gars ! », nous apprenons qu’ils n’en comprennent rien.
Les seules choses qu’ils sont dressés à comprendre sont les phrases citées dans le speech d’introduction. Soit : « Attention » pour qu’ils se tiennent prêts a partir, « en avant » pour qu’ils s’élancent, « doucement » (appuyé par quelques petits coups de frein) pour ralentir, et « Woooooo » pour s’arrêter. Les petits bonus permis étant de citer les chiens de tête et dire quelque chose comme « OK, Blue, OK, bon chien ». Les termes inuits « aa » et « dji » veulent gauche et droite ou était-ce l’inverse ? Dans le doute, aucun de nous ne s’en est servi.
Heureusement les chiens connaissent bien leur job et suivent sagement le traineau de devant. Enfin « sagement » est peut être un peu lisse tellement leur fougue est parfois dure à contenir. Ils n’aiment pas s’arrêter trop longtemps (plus de 3 secondes c’est déjà long pour eux). Or les pauses d’une minute ou deux sont fréquentes. Comme il a neigé énormément le jour d’avant (souvenez-vous Saint-Patoche et le bingo maudit) le premier traineau doit tracer la piste dans une profondeur importante de poudreuse. C’est bien sûr André l’homme-loup qui s’en charge, le spectacle de ses huit chiens traçant le sillon blanc dans lequel nous nous engouffrons est superbe. Le plaisir des chiens saute aux yeux et ne rend que plus agréable une sensation de glisse unique. On a l’impression, un peu illusoire certes mais agréable quand même, de faire corps avec la nature.
Le temps passe extrêmement vite. Nous nous arrêtons au détour d’un lac enneigé, un refuge tout en bois nous accueille pour la nuit. Avant d’arriver quelques traces d’un orignal, d’un renard et surtout le Charlevoix dans toute sa splendeur. Une partie de son relief est dû à l’impact violent d’une météorite géante, on y trouve donc une petite chaine montagneuse parfaitement radioconcentrique. L’érosion du Saint-Laurent, n’en laisse qu’un large croissant. Ce genre de « détail » géologique confère à l’endroit une ambiance bien particulière. J’aime beaucoup le terme technique, ca s’appelle un astroblème. Pour ceux que cela intéresse, regardez le petit schéma ci-joint.

Sur cette note scientifique s’achève le deuxième épisode d’Histoires Naturelles, intitulé « Traineaux, Bingo et Chemises à carreaux ».
Suite et fin, bientot...














